E COMME ...


Il vient encore de me passer devant. Sans un mot, sans un regard. Ca, encore, je m'y suis habitué. Il ne m'a vraiment jamais parlé, mon père, jamais considéré. Sa seule passion : les animaux immortalisés par la paille, dans leur plus noble position, souvent en chasse, prêts à bondir, dents acérées, babines retroussées. Taxidermiste, c'est comme être peintre ou sculpteur; figé pour l'éternité dans la posture qui les anoblit. Pour cet atypique seigneur féodal, je n'étais qu'un vassal auquel il aurait même hésité à faire nettoyer sa monture. Un moins que rien; pourtant, je l'admire, mes yeux ne peuvent me trahir. Plus maintenant car j'ai réussi à contrôler l'expression charnelle de mes sentiments. Plus rien ne passe, et même si je le voulais, je ne pourrais pas. De marbre.
Vous admettrez qu'avoir un père taxidermiste promet une vie pour le moins étrange. Soit on rentre dans son jeu, soit on le regarde s'ébattre de loin, indifférent, presque blasé. Car cette folie ne fatigue pas que ces êtres, tout l'entourage en prend pour son grade d'énergie. Je comprends tout à fait le terme de "passion dévorante". Le passionné, égoïste parmi les égoïstes, suce la moelle de tous ceux qu'il côtoie, qu'ils le veuillent ou non, d'ailleurs. Comme ma mère, l'allégorie de la nonchalance. Fatiguée de se lever le matin, fatiguée de voir s'écouler les heures, fatiguée d'exister, fatiguée de s'être mariée et épuisée d'être mère. Très tôt, j'ai compris qu'elle subissait plus la présence de mon père et moi, qu'elle ne nous aimait. Encore une fois, j'ai rejoint le rang des bibelots, dans le vague de son champ de vision. Elle est devenue, de par sa conversation, inexistante, la plante verte préférée de mon père. Il l'emmenait partout mais oubliait très vite sa présence. Elle ne le rabrouait même plus dans ses délires de mythomane. Car tout ce que mon père ne pouvait réaliser, prenait vie dans ses récits. Je me souviens d'une fois où nous étions invités à un mariage. Mon père passa le repas à amuser sa tablée par l'élucubration de ses exploits de paille et de verre. Il leur croire, pendant des heures, qu'il avait déjà empaillé un éléphant, détails à la clé. Tous étaient pendus à ses lèvres, alors que sa plante verte en tenue de soirée, , le remarquait à peine, lui lançant des regards de temps à autre, comme l'on scrute une pendule dans une salle d'attente.
Elle aussi vient de me passer devant. C'est à peine si elle s'est aperçue de ma présence. Sans doute trop occupée à rassembler ses forces pour marcher d'un point de chute à l'autre. Le seul indice qui la différencie des légumes réside dans le battement de ses paupières. Il est inutile que je tente d'exister à ses yeux, elle n'existe même pas aux siens. Moi, il me faut les yeux de mon père pour être. Une véritable drogue, une sève régénératrice. Je ne savais plus comment faire pour qu'il me prenne en considération. Un soir je suis entré dans son laboratoire. Il était en compagnie de ses plus beaux spécimens, ceux qu'il ne veut pas vendre, sa collection privée, son petit musée des horreurs. Dans la pénombre nocturne, ses volatiles prenaient des allures de monstres sanguinaires, leurs ombres décuplant l'imagination des plus timorés. Ce n'était que mon quotidien. Parfois, je passais une heure dans cette pièce sans qu'il ne remarque ma présence. Puis, je battais en retraite en me disant que la nuit prochaine, je lui parlerais. Mais cette fois-ci, j'étais bien décidé à lui dire la chose la plus extraordinaire qui soit: il avait un fils et il était vivant, non empaillé. Je m'approchai de l'autel des sacrifices, sa table de travail. Mais c'est seulement quand il constata qu'une présence lui faisait de l'ombre qu'il leva la tête. Il chercha un instant mon prénom, puis du bout des lèvres le prononça, me demandant d'aller me coucher. A mon âge, il m'envoyait encore au lit. Il avait du rater un passage, à peu près de ma naissance, jusqu'à aujourd'hui. Je revins à la charge par un mutisme immobile. Je sentis que je l'exaspérais ; je me décidai à lui parler. Toute une vie de frustrations verbales suscitaient évidemment quelques bégaiements. Je finis par me reprendre et énonça clairement mon propos. Plus même que je ne l'aurais cru. Je lui dis, lui hurla même que j'existais, que j'étais là qu'il le veuille ou non, que j'attendais un certain respect, ne serait ce que celui qui est dû à chaque être humain, que je devais exister à ses yeux plus que tous ces animaux morts qu'il chérissait toute la sainte journée. Et que moi, j'étais la plus belle de ses créations, son plus beau spécimen. A cette ultime phrase, il leva deux yeux perçants en ma direction et je compris alors.
Aujourd'hui, il me considère une fois par semaine. J'ai pris place dans sa galerie. Il m'époussette tous les sept jours. J'ai oublié de me présenter; je m'appelle Alix, j'ai 35 ans et mon père m'a empaillé il y a six mois. Mais… dans ma plus noble position.

(Lilie07)

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