CERCLE VICIEUX



La nuit est sombre et silencieuse. Il avance à pas de loup … il ne faut pas réveiller le chien des voisins. Il s'arrête quelques instants et regarde l'immense bâtisse qui se dresse devant lui. Il connaît cet endroit par cœur … vingt cinq années passées enfermé entre ces murs gris et froids … jusqu'à ce jour béni où il a trouvé la porte ouverte s'en est échappé définitivement. Et cinq ans de plus, hanté par ses ignobles souvenirs. Cinq ans à mettre en place ce plan machiavélique … tant de temps perdu dans sa souffrance et ses démons …

Il entrouvre tout doucement la grille. C'est samedi, jour de sortie des domestiques et le cadenas n'est pas fermé. Rien n'a changé … Ils doivent être en train de dormir, chacun dans sa chambre, l'un assommé par le Brandy, l'autre par les somnifères du Docteur Martin … Il lève les yeux vers les fenêtres du grenier, l'antre de la terreur et de ses angoisses d'enfant … Un vent de panique le submerge soudain et il se met à trembler. Il n'est plus sûr de pouvoir rentrer là bas maintenant … Il se ressaisit, c'est maintenant ou jamais. Le contact froid avec le revolver dans sa poche le rassure. Il n'aura plus jamais mal …

Il avance doucement dans l'allée principale. Les graviers crissent sous ses pieds. Il accélère le pas. La lune est ronde et semble lui sourire, comme pour l'encourager. Son souffle est court. Ca y est, la porte d'entrée se dresse devant lui. Lourde porte en chêne massif. Le heurtoir en forme de gargouille semble lui lancer un regard moqueur … pauvre petit enfant qui ne connaîtra pas la liberté et le bonheur … Il lance un coup de pied rageur vers la porte et n'obtient en retour qu'un bruit sourd.

Il sort la lourde clé et l'introduit dans l'antique serrure. Quand il est passé hier, Auguste l'homme à tout faire était en train d'huiler les gonds. Elle ne devrait donc pas grincer … Il n'a plus qu'à pousser le lourd panneau de bois. Sur le seuil, happé par l'obscurité, il est soudain pris d'un vertige effroyable. Rien n'a changé. Le grand escalier est toujours là. Il entend des cris d'homme et des hurlements d'enfant … La lourde porte se referme soudain et le claquement résonne dans le hall d'entrée. Il s'assoit par terre, étourdi. Les larmes coulent doucement sur son visage.

Il ne doit pas faiblir … pas maintenant … Il se relève et explore mentalement la maison. Il doit aller au premier étage. A droite, la chambre du maître, au fond du couloir à gauche, celle de son épouse. Ces gens qu'on appelait ses parents … ces gens ignobles qui ont fait de lui ce qu'il est aujourd'hui … c'est-à-dire rien … L'escalier lui semble plus petit maintenant qu'il commence à le gravir. Dans ses souvenirs, les marches étaient immenses et infranchissables … Il se tient à la rampe. Il ne porte pas de gants … mais il ne compte pas s'enfuir alors peu importe les empreintes …

Il est serein, le but est proche. Il s'arrête devant la porte de la chambre de son père, l'antre du démon devrait-il plutôt dire. Il ouvre et se plante devant le lit. Dès l'entrée ses narines sont assaillies par les vapeurs d'alcool. Les ronflements caverneux achèvent le tableau et il se sent pris d'un dégoût irrépressible. Il le regarde. Il est vieux aujourd'hui et ses cheveux autrefois d'un noir de jais sont maintenant parsemés de mèches blanches. La lune passe à travers les barreaux des fenêtres et éclaire son visage bouffi et envahi de rides profondes qui lui donnent une expression encore plus dure et cruelle.

Sam s'avance et sort son arme. Ses dernières peurs d'enfant s'envolent. Il est le maître cette fois. C'est lui qui aura le dernier mot … Mais il veut que l'autre le sache. Il est maintenant temps de le réveiller. Il le secoue sans ménagement, sans un mot. Le vieillard, tout englué dans son ivresse grogne et semble ne pas vouloir ouvrir les yeux. Sam insiste et se fait plus violent. Son père se redresse brusquement dans le lit et le fixe d'un regard surpris et tout embué de sommeil. Il n'a pas l'air de comprendre ce qui se passe … pauvre vieux … s'il savait …

Sam le regarde intensément et lève la main qui tient le revolver. Il ne dit pas un mot mais savoure la lueur de peur qui apparaît soudain dans les yeux de l'autre. Il se sent comme un prédateur, il savoure presque le goût du sang dans sa bouche. Il vise le bras gauche, ajuste et tire. Le corps en face de lui est agité d'un bref soubresaut et le visage est traversé par une brève grimace de douleur, mais le regard le fixe toujours. Il sait maintenant, mais il ne baisse pas les yeux. Il n'a plus peur et attend. Sam sent la rage le saisir. Ca ne se passe pas du tout comme il avait prévu. L'autre aurait dû gémir, pleurer, supplier. Pas lui renvoyer ce presque sourire narquois. Il perd contenance et commence à décharger son arme sur le corps de son père. Une balle, une autre … puis les trois dernières.

Le corps devant lui est sans vie, visage tourné vers le plafond. Du sang coule sur les draps, mais Sam ne se sent pas soulagé. Il réalise qu'il n'a plus de balles pour la femme. Il va devoir trouver une autre solution. C'est pas grave, elle est moins forte, il n'aura pas besoin d'arme …

Il sort de la pièce sans se retourner et prend l'autre couloir. Le parfum de sa mère flotte dans ces lieux. Il entre. Elle est toute ratatinée, petite vieille en sursis. Disparue la maîtresse femme, la sévère, la méchante. Un petit tas de chair enveloppé dans des draps de soie. Il n'a pas besoin de la réveiller, elle ouvre les yeux dès son entrée. Elle a peur et le supplie silencieusement de ne pas lui faire de mal. Son regard est larmoyant et son corps tremble. Sam sent la pitié l'envahir. Non, il ne doit pas faiblir … elle est mauvaise et mérite le sort qu'il lui réserve. Il s'approche d'elle doucement. Elle ne cherche même pas à s'enfuir. Il jette le revolver qu'il tenait toujours et approche ses mains du cou fragile de la vieille femme. Il commence à serrer. Elle tente de se débattre, mais pas un son ne sort de sa bouche. Il serre, serre encore, ses articulations commencent à le faire souffrir … puis il tourne d'un coup brusque. Un craquement sec … et la tête de sa mère retombe sur sa poitrine.

Sam a terminé. Il redescend l'escalier et se dirige vers le téléphone. Quelques sonneries et il est en contact avec le poste de police le plus proche. Il se présente et leur demande de venir le chercher. Il se met à pleurer. Il est un pauvre enfant martyrisé par ses parents. Il a peur de mourir. Ils doivent venir le sauver …
Il s'assoit par terre, la tête entre les genoux. Il pose les mains sur son front et commence à se balancer doucement d'avant en arrière. Il sanglote et gémit. Il n'a plus conscience des lieux et du temps qui passe.

Les lumières des gyrophares le tirent de sa torpeur. Il se lève d'un bond et se précipite vers la porte en criant qu'il est là, qu'il est vivant et que tout va bien. Il les remercie d'être venus le sauver. Il veut qu'on l'emmène.
L'agent qui s'apprêtait à sonner s'arrête, interloqué, devant ce jeune homme qui semble totalement fou. Il le prend par le bras et l'emmène dans la voiture. Il trouve tout cela très étrange et décide d'entrer dans la maison. Il laisse Sam avec son collègue et visite la bâtisse. Lorsqu'il ressort, il est livide. Il prend sa paire de menotte et attache les mains de Sam. Il explique rapidement la situation à l'autre flic et passe un appel radio.
Sam est là depuis quelques semaines, quelques mois peut être … comment savoir quand on n'a pas de montre, pas de contact avec l'extérieur … comment savoir quand on oscille entre ses huit ans et l'âge adulte. Il ne sait pas qui il est, il ne sait pas où il est.
Il revit chaque nuit les sévices imposés par ses parents, il pleure, il gémit, il hurle et réveille les patients des chambres voisines. Il est sorti de la réalité. Chaque matin il se réveille soulagé car il sait que les monstres sont morts, il les a tué.

Il est entré dans l'institution il y a cinq ans. On a tout essayé, protocoles médicamenteux, électrochocs, thérapies … mais rien ne pourra jamais faire sortir Sam de son cauchemar. En tuant ses parents il a commis l'irréparable et scellé son destin …Enfant enfermé et martyrisé la nuit, adulte enfermé et violent le jour … folie cruelle et irrévocable …

(Fleur Du Mal)

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