CHRONIQUES D' UN SUICIDE RATE
Vendredi - 9h00
La nuit a été rude. Après une telle soirée de cauchemar,
le contraire eût été étonnant
D'abord les blessures physiques de l'un, les coups qui font mal mais n'atteignent
jamais vraiment. Puis le coup de grâce de l'autre. Il a choisi son destin
sans elle
elle a mal, trop mal, si mal
elle se dit qu'elle
ne s'en remettra pas.
Tous ces " pourquoi ? ", tous ces " Plus jamais "
tout ces " Ca n'arrive qu'à moi "
puis un bilan tellement
désastreux de ses quinze dernière années !
Mais elle se sent vidée, sans âme, sans douleur. A force d'avoir
eu mal, elle ne ressent plus rien, juste le néant.
Et la routine qui reprend ses droits : aller au travail, sourire aux collègues,
leur exposer la partie racontable des événements de la veille,
d'un air détaché (et oui, quoi
se faire frapper par son
ex petit ami c'est devenu chose courante, même pas suffisamment remarquable
pour passer à la télévision). Taire le reste, trop douloureux,
trop intime.
Rentrer à la maison, seule. Passer un week-end lamentable, morne, normal
quoi.
Vendredi - 11h00
Les couloirs du métro, immenses, vides. Le boss a été
sympa, il lui a donné sa journée. Comme si elle avait besoin d'une
journée de plus dans sa solitude, pour ressasser ses désespoirs
et ses échecs
Elle avance, telle un automate, perdue dans les méandres de son esprit
torturé. Et doucement la machine se met en marche. Elle est décidée
à en finir. Elle ne voit plus d'issue. Elle est fatiguée de lutter
pour une vie qui n'en vaut pas la peine. Alors elle va se retirer du jeu en
douceur, sans faire de bruit.
Les événements s'enchaînent dans sa tête : aller déposer
son chat chez sa sur, rentrer à la maison, dire adieu aux quelques
rares personnes qui souffriront peut être de son absence
et s'endormir,
s'enfuir à tout jamais
Vendredi - 15h00
Elle est sur le chemin du retour. Elle a réussi à faire bonne
figure devant sa sur. Elle lui a raconté
version longue,
pas celle réservée aux étrangers
la vraie, la triste,
celle qui fait mal. Mais elle a réussi une fois de plus à garder
le masque de la grande fille solide et indestructible, décidée
coûte que coûte à lutter pour sa survie.
Elle marche d'un pas décidé et rapide. Elle ne pense à
rien. Elle salue intérieurement les rues de son quartier (qu'elle aimait
tant), elle ne voit pas les gens. Elle est déjà partie
Et puis la porte se referme. Une dernière fois. Le dernier acte vient
d'être joué et le rideau est tombé. Enfin seule, enfin prête
à rencontrer son destin.
Vendredi - 16h00
Elle allume son PC, compagnon de tous les instants, accompagnateur discret
de ses rêves et de ses désillusions. Un dernier fichier, un dernier
texte, pour laisser une trace
pour qu'ils se souviennent, à défaut
de comprendre.
Se lamenter sur son sort une ultime fois
Et puis deux messages à envoyer à ses compagnons de galère,
de moral en dents de scie
le trio infernal
le duo maintenant puisqu'elle
ne se sent plus la force de continuer
Voilà, c'est terminé
plus qu'à tirer sa révérence
Finalement c'était plutôt facile, plus qu'elle ne l'aurait
pensé
Une seul phrase dans sa tête, celle qu'elle laissera
sur une feuille, sur la table, pour les autres :
" Oubliez moi le plus vite possible, je ne vaux ni larme ni souvenir
"
Vendredi - 17h30
Le téléphone sonne. C'est lui. L'ami, l'amant, l'amour. Le seul
qui aurait pu faire quelque chose pour la dissuader. Le seul pour qui elle aurait
eu envie de rester. Celui aussi pour qui elle veut partir
Mais elle ne décroche pas. Elle regarde
Elle écoute le message. Il a reçu le mail. Il est inquiet. Cela
la rassure, mais en même temps elle ne veut pas qu'il souffre. Elle envoie
un texto " tout va bien ".
Puis elle se dirige vers la salle de bain. La petite boîte est là,
sur l'étagère. Elle la saisit. Elle anticipe. Elle prendra les
cachets en plusieurs fois
non pas tout d'un coup
elle veut prendre
son temps, passer doucement de la réalité au rêve
Elle s'allonge, ferme les yeux. Le cylindre en plastique est dans sa main droite,
ouvert, une bouteille d'eau par terre à côté du lit.
Et elle avale
deux cachets
puis deux autres
il n'y en a
presque plus
Elle pense à tout, elle pense à rien. A sa vie, à ses joies,
à ses douleurs ... et à lui, surtout à lui
celui
qui était tout. Celui qui lui avait faire croire en son existence, en
un bonheur possible, tangible
Elle tient dans sa main gauche une figurine
métallisée, un scorpion, ultime objet qui la rattache à
son amour perdu.
Son cur s'emballe soudain, elle se sent oppressée. Mais elle n'a pas peur, elle attend, sereine.
Samedi - 13h00
Elle se réveille
le brouillard
les souvenirs en pagaille
Elle est encore là. Elle ne comprend pas pourquoi
Elle est perdue
Les cachets n'ont pas eu l'effet voulu
peut être n'en a-t-elle
pas pris assez
peut être
Et là elle ne sait plus si elle doit mourir ou non, si elle le veut
Elle sent que quelque chose au fond d'elle lutte, contre son propre gré
Elle est dans un état second, entre rêve et réalité,
incapable de réfléchir, incapable de ressentir .. Mais elle sait
que le réveil sera forcément trop dur
De toute façon elle s'est donné jusqu'à lundi soir. Trois
jours pour choisir de sauter ou de rester. Trois longues journées pour
prendre la décision de sa vie ou de sa mort.
Mardi si elle est toujours là, elle reprendra son paquetage et essayera
de se remettre. Mais elle espère tout au fond d'elle même qu'il
n'y aura plus jamais de mardi ... Plus jamais de souffrance et de désespoir
Samedi - 18h15
Elle est encore là. Mais pourquoi n'a-t-elle pas eu le courage d'éteindre
ce pc ? Pourquoi a-t-elle laissé chance aux gens qui se soucient d'elle
de la sauver ? Pourquoi avoir répondu à ses mails
pourquoi
l'avoir laissé lui tendre la main et l'avoir saisie avec tant d'empressement
?
Peut être qu'elle n'a pas tant envie de mourir que ça
Et
cette constatation lui fait encore plus mal que le reste ! Elle se sent lâche,
misérable
se raccrocher à cette putain de vie terrestre
minable qui ne lui apporte que de la douleur
Elle voudrait crier son
désespoir, mais à qui ?
Elle se sent vile, égoïste
elle est en train d'inquiéter
les seules personnes qui s'intéressent à elle et elle n'en a même
pas de remord, pas le moindre. Peut être a-t-elle envie qu'ils souffrent
autant qu'elle
Elle se sent dégueulasse, elle se dégoûte
! S'il suffisait de fermer les yeux et de penser à la mort pour qu'elle
vienne
ce serait tellement simple ...
Elle n'a même pas la force de se supprimer, juste de rester là,
hébétée par les somnifères, tantôt impavide,
tantôt secouée par des sanglots
Et elle continue à
écrire pour laisser la trace de ces instants
les plus douloureux
de sa vie
Elle a mal, si mal
La vie est injuste. Elle qui a toujours
essayé de vivre en harmonie avec les autres, de faire le bien
aujourd'hui elle paye cher, très cher
trop cher
pourquoi
?
Elle voudrait tellement ne pas être là, disparaître et laisser
les autres en paix
Le temps passe vite, il lui en reste si peu pour ce choix qui se présente
à elle
Si elle renonce, elle se condamne à une vie d'errances
et de désespoir
alors il faut absolument qu'elle trouve la motivation,
la force d'accomplir ce geste libérateur
Samedi - 19h50
Pourquoi est-ce qu'elle attend avec une telle impatience leurs mails ? Pour
y trouver une raison de renoncer ? ou au contraire la justification de ses actes
? Elle aurait dû éteindre ce maudit PC depuis le début,
elle le sait. Mais elle avait sans doute envie de laisser la porte entrouverte,
de se donner une dernière chance de survie
Elle se sent infecte avec eux, et elle n'a même pas de remords.
Elle se sent sale
elle ne mérite pas leur amitié !
Samedi - 20h45
Elle a l'impression que la douleur s'atténue, pour laisser la place
à un grand vide
effet combiné des somnifères, du
sommeil et des sanglots intempestifs ? Effet de leurs phrases qui agissent tel
un onguent sur son âme à vif ?
Elle croit même qu'elle va manger
et pas seulement pour éviter
les brûlures d'estomac en prenant les cachets
elle a faim
pas envie de manger, mais la faim est au moins une réaction vitale
Après elle verra.
Finalement elle crois qu'elle préférait la douleur à ce
Rien.
La douleur elle la connaît, ils vivent ensemble depuis tellement de temps
alors que ce vide lui fait peur, elle ne sais pas ce qu'il implique,
où il veut l'emmener
Samedi - 21h30
Elle vient de relire le dernier son mail, celui où il lui dit à
quel point elle l'a aidé
Elle est amère et pense "
C'est génial, j'ai enfin trouvé ma raison d'être sur terre
: c'est pour aider les autres à se sauver et à vivre mieux ! Je
suis contente ! Tu parles
et moi dans tout ça ? J'ai le droit
à quoi ? Oh oui j'ai la reconnaissance éternelle de ceux que j'ai
aidés, j'ai leur main tendue dans les moments difficiles
mais
quand est-ce que j'aurai le droit à ma part ? Quand est-ce que je pourrai
me payer une tranche de bonheur longue durée et sans retour de flamme
à l'arrivée
"
Ca y est, elle est dans la phase où elle en veut à la Terre entière,
la rébellion contre la vie
elle reprend des forces, elle est sur
la bonne voie
enfin il semble
Pourtant une partie d'elle ne veut plus lutter
marre de tout ça.
Elle veut que ça finisse
Lundi, il lui reste jusqu'à lundi
pour réussir à tout quitter
Elle essaye de se convaincre
: " Ne faiblit pas ma grande, laisse-toi aller
parce que si tu décides
de te battre encore, tu es repartie pour des décennies à souffrir,
sans repos aucun ! Alors réfléchis bien, vois si tu es prête
à ça
Lundi soir il sera trop tard
"
Ca y est c'est retombé
quelques minutes ont suffi à balayer
ces fragments de force résurgents
le silence du studio, l'obscurité
qui tombe
lui ont ramené ses angoisses. Elle va aller se coucher,
son lit, le seul endroit où elle se sent moins mal
ses rêves,
si beaux, si merveilleux
avec eux elle n'a plus mal
Elle a presque envie d'éteindre le pc cette fois
elle résiste
, ce sera pour plus tard
ou peut être jamais, qui sait
Samedi - 22h45
Jolis rêves, jolis rêves, jolis rêves
il n'y a qu'avec
eux qu'elle se sent bien
Ah passer sa vie dans ses rêves
un but qu'elle va peut être finir par atteindre
Elle va devoir aller refaire ses stocks de cachets car elle ne peut pas dormir
sans eux et l'état semi comateux dans lequel ils la gardent atténue
la douleur
Elle retourne dans son lit, fuir son existence de misère et vivre enfin
dans son monde merveilleux qui ne connaît ni l'échec ni le désespoir
Dimanche - 1h15
Elle vient de se réveiller de nouveau. Elle a un message de lui
c'est bizarre on dirait qu'elle se sent mieux. Elle a l'impression de se réveiller
d'un long cauchemar. Elle se retrouve enfin.
Ca ne veut pas dire que tout est fini
elle se méfie des réveils
douloureux mais elle pense qu'elle est sauvée
pour cette fois.
Il va falloir qu'elle soit forte car la route sera longue mais elle croit qu'elle
peut y arriver, cette fois encore.
Demain est un autre jour
(Fleur du Mal)