CHRONIQUES D' UN SUICIDE RATE


Vendredi - 9h00

La nuit a été rude. Après une telle soirée de cauchemar, le contraire eût été étonnant …
D'abord les blessures physiques de l'un, les coups qui font mal mais n'atteignent jamais vraiment. Puis le coup de grâce de l'autre. Il a choisi son destin … sans elle … elle a mal, trop mal, si mal … elle se dit qu'elle ne s'en remettra pas.
Tous ces " pourquoi ? ", tous ces " Plus jamais " … tout ces " Ca n'arrive qu'à moi " … puis un bilan tellement désastreux de ses quinze dernière années !
Mais elle se sent vidée, sans âme, sans douleur. A force d'avoir eu mal, elle ne ressent plus rien, juste le néant.
Et la routine qui reprend ses droits : aller au travail, sourire aux collègues, leur exposer la partie racontable des événements de la veille, d'un air détaché (et oui, quoi … se faire frapper par son ex petit ami c'est devenu chose courante, même pas suffisamment remarquable pour passer à la télévision). Taire le reste, trop douloureux, trop intime.
Rentrer à la maison, seule. Passer un week-end lamentable, morne, normal quoi.


Vendredi - 11h00

Les couloirs du métro, immenses, vides. Le boss a été sympa, il lui a donné sa journée. Comme si elle avait besoin d'une journée de plus dans sa solitude, pour ressasser ses désespoirs et ses échecs …
Elle avance, telle un automate, perdue dans les méandres de son esprit torturé. Et doucement la machine se met en marche. Elle est décidée à en finir. Elle ne voit plus d'issue. Elle est fatiguée de lutter pour une vie qui n'en vaut pas la peine. Alors elle va se retirer du jeu en douceur, sans faire de bruit.
Les événements s'enchaînent dans sa tête : aller déposer son chat chez sa sœur, rentrer à la maison, dire adieu aux quelques rares personnes qui souffriront peut être de son absence … et s'endormir, s'enfuir à tout jamais …


Vendredi - 15h00

Elle est sur le chemin du retour. Elle a réussi à faire bonne figure devant sa sœur. Elle lui a raconté … version longue, pas celle réservée aux étrangers … la vraie, la triste, celle qui fait mal. Mais elle a réussi une fois de plus à garder le masque de la grande fille solide et indestructible, décidée coûte que coûte à lutter pour sa survie.
Elle marche d'un pas décidé et rapide. Elle ne pense à rien. Elle salue intérieurement les rues de son quartier (qu'elle aimait tant), elle ne voit pas les gens. Elle est déjà partie …
Et puis la porte se referme. Une dernière fois. Le dernier acte vient d'être joué et le rideau est tombé. Enfin seule, enfin prête à rencontrer son destin.


Vendredi - 16h00

Elle allume son PC, compagnon de tous les instants, accompagnateur discret de ses rêves et de ses désillusions. Un dernier fichier, un dernier texte, pour laisser une trace … pour qu'ils se souviennent, à défaut de comprendre.
Se lamenter sur son sort une ultime fois …
Et puis deux messages à envoyer à ses compagnons de galère, de moral en dents de scie … le trio infernal … le duo maintenant puisqu'elle ne se sent plus la force de continuer …
Voilà, c'est terminé … plus qu'à tirer sa révérence … Finalement c'était plutôt facile, plus qu'elle ne l'aurait pensé … Une seul phrase dans sa tête, celle qu'elle laissera sur une feuille, sur la table, pour les autres :
" Oubliez moi le plus vite possible, je ne vaux ni larme ni souvenir … "


Vendredi - 17h30

Le téléphone sonne. C'est lui. L'ami, l'amant, l'amour. Le seul qui aurait pu faire quelque chose pour la dissuader. Le seul pour qui elle aurait eu envie de rester. Celui aussi pour qui elle veut partir …
Mais elle ne décroche pas. Elle regarde …
Elle écoute le message. Il a reçu le mail. Il est inquiet. Cela la rassure, mais en même temps elle ne veut pas qu'il souffre. Elle envoie un texto " tout va bien ".
Puis elle se dirige vers la salle de bain. La petite boîte est là, sur l'étagère. Elle la saisit. Elle anticipe. Elle prendra les cachets en plusieurs fois … non pas tout d'un coup … elle veut prendre son temps, passer doucement de la réalité au rêve …
Elle s'allonge, ferme les yeux. Le cylindre en plastique est dans sa main droite, ouvert, une bouteille d'eau par terre à côté du lit.
Et elle avale … deux cachets … puis deux autres … il n'y en a presque plus …
Elle pense à tout, elle pense à rien. A sa vie, à ses joies, à ses douleurs ... et à lui, surtout à lui … celui qui était tout. Celui qui lui avait faire croire en son existence, en un bonheur possible, tangible … Elle tient dans sa main gauche une figurine métallisée, un scorpion, ultime objet qui la rattache à son amour perdu.

Son cœur s'emballe soudain, elle se sent oppressée. Mais elle n'a pas peur, elle attend, sereine.


Samedi - 13h00

Elle se réveille … le brouillard …les souvenirs en pagaille …
Elle est encore là. Elle ne comprend pas pourquoi … Elle est perdue …
Les cachets n'ont pas eu l'effet voulu … peut être n'en a-t-elle pas pris assez … peut être …
Et là elle ne sait plus si elle doit mourir ou non, si elle le veut … Elle sent que quelque chose au fond d'elle lutte, contre son propre gré …
Elle est dans un état second, entre rêve et réalité, incapable de réfléchir, incapable de ressentir .. Mais elle sait que le réveil sera forcément trop dur …
De toute façon elle s'est donné jusqu'à lundi soir. Trois jours pour choisir de sauter ou de rester. Trois longues journées pour prendre la décision de sa vie ou de sa mort.
Mardi si elle est toujours là, elle reprendra son paquetage et essayera de se remettre. Mais elle espère tout au fond d'elle même qu'il n'y aura plus jamais de mardi ... Plus jamais de souffrance et de désespoir …

Samedi - 18h15

Elle est encore là. Mais pourquoi n'a-t-elle pas eu le courage d'éteindre ce pc ? Pourquoi a-t-elle laissé chance aux gens qui se soucient d'elle de la sauver ? Pourquoi avoir répondu à ses mails … pourquoi l'avoir laissé lui tendre la main et l'avoir saisie avec tant d'empressement ?
Peut être qu'elle n'a pas tant envie de mourir que ça … Et cette constatation lui fait encore plus mal que le reste ! Elle se sent lâche, misérable … se raccrocher à cette putain de vie terrestre minable qui ne lui apporte que de la douleur … Elle voudrait crier son désespoir, mais à qui ?
Elle se sent vile, égoïste … elle est en train d'inquiéter les seules personnes qui s'intéressent à elle et elle n'en a même pas de remord, pas le moindre. Peut être a-t-elle envie qu'ils souffrent autant qu'elle … Elle se sent dégueulasse, elle se dégoûte ! S'il suffisait de fermer les yeux et de penser à la mort pour qu'elle vienne … ce serait tellement simple ...
Elle n'a même pas la force de se supprimer, juste de rester là, hébétée par les somnifères, tantôt impavide, tantôt secouée par des sanglots … Et elle continue à écrire pour laisser la trace de ces instants … les plus douloureux de sa vie … Elle a mal, si mal … La vie est injuste. Elle qui a toujours essayé de vivre en harmonie avec les autres, de faire le bien … aujourd'hui elle paye cher, très cher … trop cher …pourquoi ?
Elle voudrait tellement ne pas être là, disparaître et laisser les autres en paix …
Le temps passe vite, il lui en reste si peu pour ce choix qui se présente à elle … Si elle renonce, elle se condamne à une vie d'errances et de désespoir … alors il faut absolument qu'elle trouve la motivation, la force d'accomplir ce geste libérateur …


Samedi - 19h50

Pourquoi est-ce qu'elle attend avec une telle impatience leurs mails ? Pour y trouver une raison de renoncer ? ou au contraire la justification de ses actes ? Elle aurait dû éteindre ce maudit PC depuis le début, elle le sait. Mais elle avait sans doute envie de laisser la porte entrouverte, de se donner une dernière chance de survie …
Elle se sent infecte avec eux, et elle n'a même pas de remords.
Elle se sent sale … elle ne mérite pas leur amitié !


Samedi - 20h45

Elle a l'impression que la douleur s'atténue, pour laisser la place à un grand vide …effet combiné des somnifères, du sommeil et des sanglots intempestifs ? Effet de leurs phrases qui agissent tel un onguent sur son âme à vif ?
Elle croit même qu'elle va manger … et pas seulement pour éviter les brûlures d'estomac en prenant les cachets … elle a faim … pas envie de manger, mais la faim est au moins une réaction vitale … Après elle verra.
Finalement elle crois qu'elle préférait la douleur à ce Rien.
La douleur elle la connaît, ils vivent ensemble depuis tellement de temps … alors que ce vide lui fait peur, elle ne sais pas ce qu'il implique, où il veut l'emmener …


Samedi - 21h30

Elle vient de relire le dernier son mail, celui où il lui dit à quel point elle l'a aidé …Elle est amère et pense " C'est génial, j'ai enfin trouvé ma raison d'être sur terre : c'est pour aider les autres à se sauver et à vivre mieux ! Je suis contente ! Tu parles … et moi dans tout ça ? J'ai le droit à quoi ? Oh oui j'ai la reconnaissance éternelle de ceux que j'ai aidés, j'ai leur main tendue dans les moments difficiles … mais quand est-ce que j'aurai le droit à ma part ? Quand est-ce que je pourrai me payer une tranche de bonheur longue durée et sans retour de flamme à l'arrivée … "
Ca y est, elle est dans la phase où elle en veut à la Terre entière, la rébellion contre la vie … elle reprend des forces, elle est sur la bonne voie … enfin il semble …
Pourtant une partie d'elle ne veut plus lutter … marre de tout ça. Elle veut que ça finisse … Lundi, il lui reste jusqu'à lundi pour réussir à tout quitter … Elle essaye de se convaincre : " Ne faiblit pas ma grande, laisse-toi aller … parce que si tu décides de te battre encore, tu es repartie pour des décennies à souffrir, sans repos aucun ! Alors réfléchis bien, vois si tu es prête à ça … Lundi soir il sera trop tard … "

Ca y est c'est retombé … quelques minutes ont suffi à balayer ces fragments de force résurgents … le silence du studio, l'obscurité qui tombe … lui ont ramené ses angoisses. Elle va aller se coucher, son lit, le seul endroit où elle se sent moins mal … ses rêves, si beaux, si merveilleux … avec eux elle n'a plus mal …
Elle a presque envie d'éteindre le pc cette fois … elle résiste , ce sera pour plus tard … ou peut être jamais, qui sait …


Samedi - 22h45

Jolis rêves, jolis rêves, jolis rêves … il n'y a qu'avec eux qu'elle se sent bien … Ah passer sa vie dans ses rêves … un but qu'elle va peut être finir par atteindre …
Elle va devoir aller refaire ses stocks de cachets car elle ne peut pas dormir sans eux et l'état semi comateux dans lequel ils la gardent atténue la douleur …
Elle retourne dans son lit, fuir son existence de misère et vivre enfin dans son monde merveilleux qui ne connaît ni l'échec ni le désespoir …


Dimanche - 1h15

Elle vient de se réveiller de nouveau. Elle a un message de lui … c'est bizarre on dirait qu'elle se sent mieux. Elle a l'impression de se réveiller d'un long cauchemar. Elle se retrouve enfin.
Ca ne veut pas dire que tout est fini … elle se méfie des réveils douloureux mais elle pense qu'elle est sauvée … pour cette fois. Il va falloir qu'elle soit forte car la route sera longue mais elle croit qu'elle peut y arriver, cette fois encore.
Demain est un autre jour …

(Fleur du Mal)

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