DORS OU TUE
Elle se redresse violemment. Elle est assise dans son lit. Depuis deux heures elle tente désespérément de trouver le sommeil peine perdue ! Ce ronflement incessant qui la mine depuis trente ans trente ans de vie commune avec ce pauvre type, une existence entière gâchée avec lui !
Elle lance un regard haineux à l'homme couché à ses côtés.
Il dort paisiblement, sur le dos, rompant la monotonie du silence par un ronron régulier. Ses traits sont détendus. Il semble faire des rêves agréables et un sourire se dessine sur son visage fatigué.
Elle ne le supporte plus.
Elle repense à toutes ces années. Les premières, la rencontre à ce bal de campagne, l'unique nuit puis le drame, la honte l'enfant sans père qui menaçait de voir le jour ce simulacre de mariage, la robe blanche et ce niais qui paraissait heureux !
Elle le déteste.
Puis la vie à trois, misérable, où ils brûlaient la chandelle par les deux bouts, les emprunts, l'appartement minuscule et sans confort, et lui, toujours avec ce sourire béat d'homme comblé !
Elle voudrait effacer ce sourire de son visage.
Et pire encore, la vie à deux, sans parole, sans loisir Il travaille, il mange, il dort, et surtout il ronfle. Et elle, elle attend, seule, sans autre occupation que son ménage et ses lessives, sans amis Puis un jour il ne travaille plus. Il est là toute la journée. Ils cohabitent mais ne se parlent pas. Mais il a l'air heureux tout de même.
Il doit disparaître de sa vie.
Elle sent une bouffée de haine incoercible l'envahir soudain. Mais de quel droit occupe-t-il son lit depuis si longtemps ? De quel droit affiche-t-il son bonheur sous son propre toit alors que sa vie à elle n'est faite que de frustrations et de déceptions ? C'est son tour maintenant
Elle va le faire disparaître.
Elle se lève sans aucune précaution. De toute façon il a le sommeil lourd. Il ne se réveillera pas avant le lendemain, 7h00, comme toujours. Elle s'avance d'un pas mécanique vers la cuisine. Elle se sert un verre de whisky qu'elle avale d'un coup, puis une autre rasade, comme pour se donner du courage Elle s'approche du plan de travail et saisit le plus grand des couteaux du présentoir. Elle le tient fermement et repart vers la chambre.
C'est maintenant.
Elle le regarde une fois encore. Qu'il a l'air bête, même quand il dort La haine déforme ses traits. Elle est déterminée. Elle s'approche encore un peu du lit, soulève la couette. Le corps de son mari se soulève doucement au rythme de sa respiration. Elle brandit le couteau et le plonge dans la région du cur. Dès le premier coup, le sang jaillit de la plaie béante. Il ne réagit pas, elle a dû toucher un organe vitale. Mais elle n'est pas soulagée, alors elle frappe et frappe encore jusqu'à ce que son torse ressemble à un amas de chair sanguinolente. Mais il a toujours ce sourire
Elle se réveille en sursaut. Elle est en nage. Elle vient de faire un
cauchemar. Elle a rêvé qu'elle tuait son mari
Elle se redresse
dans le lit et regarde sur sa gauche. Il est toujours là et semble dormir.
Elle se sent soulagée. Mais un détail la choque, quelque chose
d'inhabituel qu'elle n'arrive pas à définir
il ne ronfle
pas !
Par terre, à droite du lit, un couteau de cuisine ensanglanté.
Elle est saisie d'un doute
et si
et si
elle soulève
doucement la couette. Il baigne dans un liquide visqueux et noirâtre.
Son torse est déchiqueté, il est mort.
Mais un sourire est marqué sur son visage pour l'éternité
(Fleur Du Mal)