JOUR DE SORTIE
Aujourd'hui je suis sortie. Rien de plus banal me direz-vous
pour les
autres peut être
Aujourd'hui je suis dehors et je sens les gouttes
de pluie dégouliner sur mon visage fermé, ou peut-être sont-ce
les larmes qui dégringolent en cascade de mon âme meurtrie
Peu importe
Je marche telle une automate parmi tous ces autres, ces gens, ces personnes
ces vivants.
Je suis morte cette nuit. Banalement, furtivement, pas de quoi " fouetter
un chat " comme on dit. J'ai tenté une intrusion dans la vie et
j'ai compris trop tard que c'était une erreur. Je n'étais pas
faite pour ça et la chute a été terrible.
Il y a six mois il a débarqué dans ma non-existence, dans ce sinistre
état où je survivais tant bien que mal, qui me maintenait en suspension
entre la vie et la mort. Il m'a fait croire que derrière mes murs de
poussière et de douleur j'existais vraiment, que je pouvais rejoindre
leur monde, celui des vivants.
Il y a six mois j'ai voulu y croire. J'ai jailli telle un diable de sa boîte,
prête à croquer la vie à pleines dents, avide de tout ce
que j'avais manqué pendant ces années de Rien, sans armure, sans
défense et sans peur. J'ai quitté les limbes au sein desquelles
je me noyais.
J'ai essayé
Quelques jours de bonheur intense, puis les difficultés de la vie m'ont
assaillie. Il ne pouvait pas rester. Il avait des choses à quitter avant.
Je devais attendre. Sans armure, j'ai eu mal, les blessures se sont multipliées.
Mais j'y croyais, j'y croyais encore, désespérément. Je
luttais pour ne pas revenir à ce non état que j'avais occupé
trop longtemps.
J'ai tout quitté pour lui. J'ai tout laissé derrière moi
sans me retourner. Et maintenant je suis là, sans lui. Rien n'a changé.
Il a toujours sa situation. Et moi je n'ai plus rien. Même les souvenirs
de nos amours passées commencent à s'effacer et me laissent un
goût amer.
J'ai attendu six mois.
Et puis ce matin, je me suis levée comme tous les autres et quand j'ai
regardé dans le miroir j'ai compris que j'étais morte. Pas de
larme, pas de tristesse, rien
ce grand vide qui attendait patiemment
que j'évacue mes dernières forces pour investir la totalité
de mon être.
Aujourd'hui je suis sortie. Rien de plus banal me direz-vous
pour les
autres peut être
J'ai recommencé à faire semblant. A marcher parmi les gens, à
traverser la vie. Je suis revenue à ma non-existence qui finalement me
sied si bien.
J'ai décidé de m'octroyer un jour de sortie par semaine. Ca évitera
aux autres de se poser des questions, de me poser des questions et je pourrai
continuer comme ça jusqu'à la fin
(Fleur du Mal)