JOUR DE SORTIE


Aujourd'hui je suis sortie. Rien de plus banal me direz-vous … pour les autres peut être … Aujourd'hui je suis dehors et je sens les gouttes de pluie dégouliner sur mon visage fermé, ou peut-être sont-ce les larmes qui dégringolent en cascade de mon âme meurtrie …
Peu importe …
Je marche telle une automate parmi tous ces autres, ces gens, ces personnes … ces vivants.
Je suis morte cette nuit. Banalement, furtivement, pas de quoi " fouetter un chat " comme on dit. J'ai tenté une intrusion dans la vie et j'ai compris trop tard que c'était une erreur. Je n'étais pas faite pour ça et la chute a été terrible.
Il y a six mois il a débarqué dans ma non-existence, dans ce sinistre état où je survivais tant bien que mal, qui me maintenait en suspension entre la vie et la mort. Il m'a fait croire que derrière mes murs de poussière et de douleur j'existais vraiment, que je pouvais rejoindre leur monde, celui des vivants.
Il y a six mois j'ai voulu y croire. J'ai jailli telle un diable de sa boîte, prête à croquer la vie à pleines dents, avide de tout ce que j'avais manqué pendant ces années de Rien, sans armure, sans défense et sans peur. J'ai quitté les limbes au sein desquelles je me noyais.
J'ai essayé …
Quelques jours de bonheur intense, puis les difficultés de la vie m'ont assaillie. Il ne pouvait pas rester. Il avait des choses à quitter avant. Je devais attendre. Sans armure, j'ai eu mal, les blessures se sont multipliées. Mais j'y croyais, j'y croyais encore, désespérément. Je luttais pour ne pas revenir à ce non état que j'avais occupé trop longtemps.
J'ai tout quitté pour lui. J'ai tout laissé derrière moi sans me retourner. Et maintenant je suis là, sans lui. Rien n'a changé. Il a toujours sa situation. Et moi je n'ai plus rien. Même les souvenirs de nos amours passées commencent à s'effacer et me laissent un goût amer.
J'ai attendu six mois.
Et puis ce matin, je me suis levée comme tous les autres et quand j'ai regardé dans le miroir j'ai compris que j'étais morte. Pas de larme, pas de tristesse, rien … ce grand vide qui attendait patiemment que j'évacue mes dernières forces pour investir la totalité de mon être.

Aujourd'hui je suis sortie. Rien de plus banal me direz-vous … pour les autres peut être …
J'ai recommencé à faire semblant. A marcher parmi les gens, à traverser la vie. Je suis revenue à ma non-existence qui finalement me sied si bien.

J'ai décidé de m'octroyer un jour de sortie par semaine. Ca évitera aux autres de se poser des questions, de me poser des questions et je pourrai continuer comme ça jusqu'à la fin …

(Fleur du Mal)

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